La lumière bleue des LED, que l’on retrouve dans tous nos écrans, a un effet toxique sur la rétine et le sommeil, surtout chez les enfants. — Esme Allen/REX/REX/SIPA
  • Le festival Futur.e.s, dont 20 Minutes est partenaire, a lieu jeudi et vendredi au Mobilier national, à Paris. 
  • A l’occasion de cette édition, 20 Minutes se penche sur les conditions de bonheur dans la ville du futur.
  • Aujourd’hui, cap sur l’omniprésence des écrans dans le quotidien des enfants.

L’Humanité, trop sédentaire et sous perfusion d’écrans, va-t-elle devenir obèse et limitée intellectuellement, comme dans le film Wall-E ? Des écrans qui envahissent les rues et jusqu’aux vitres des wagons du métro, une montre tactile multitâche, des 
lunettes intelligentes à 2 cm de la rétine, des affiches holographiques en 3D comme dans
Retour vers le futur… On peut imaginer que la ville du futur sera riche en écrans. D’autant que certaines de ces technologies existent déjà et que la multiplication des écrans (on en comptait en moyenne 3,4 par foyer en 2010 en France…
contre 5,6 en 2018, selon le CSA) ne va pas s’arrêter là.

Une tendance qui mérite d’être étudiée et interrogée car depuis peu, certains scientifiques et médecins alertent sur les conséquences de cette surexposition sur la santé et le développement des enfants.

Des dangers pour les yeux

« On ne peut pas aller contre un fait de société. Ces écrans, c’est de l’info, du jeu, du travail », avertit Thierry Villette, directeur scientifique de l’entreprise Essilor*. Encore faut-il bien connaître leurs impacts sur la santé. On le sait, passer huit heures par jour devant son PC et ses soirées rivé à son smartphone n’est pas seulement mauvais pour le dos, mais aussi pour la vue. Le spécialiste liste ainsi trois grands risques pour les yeux : maladies oculaires, fatigue visuelle et myopie.

Plusieurs études, notamment un rapport récent de l’Anses, confirment que la lumière bleue, diffusée notamment par les écrans Led, accroît le risque de développer une dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). « Une partie de la lumière bleue, qu’on appelle le bleu violet, accélère le vieillissement de la rétine, reprend Thierry Villette. Surtout pour les enfants, car leur rétine reçoit proportionnellement beaucoup plus de bleu violet qu’un œil adulte. Par ailleurs, les plus jeunes reçoivent un peu d’ultraviolets jusqu’à 15 ans. »

Le deuxième danger, c’est donc la fatigue oculaire, qui se traduit par une sécheresse, une rougeur ou des picotements des yeux, et parfois des maux de tête. « Si on sait moins dire quelle portion de la lumière intervient dans la fatigue oculaire, il semblerait que la lumière bleue y contribue. Autre explication : on cligne trois fois moins des yeux devant un écran que normalement. » La recherche commence tout juste à se pencher sur le troisième effet néfaste : une augmentation de la myopie. « Les enfants qui passent plus de temps à l’extérieur ont moins de chances de développer une myopie », souligne Thierry Villette. Mais plus largement, pour développer ses capacités visuelles, le bébé a besoin de regarder à différentes distances, avec un champ visuel large. « Le monde est à 360°, pas sur un écran de quelques pouces », synthétise l’expert.

Des conséquences somatiques

Autre grande préoccupation, cette fameuse lumière bleue peut affecter le sommeil. « Si votre œil reçoit trop de lumière bleu turquoise le soir, le cerveau peut décaler la sécrétion de mélatonine, hormone du sommeil, qui sera donc perturbé, insiste Thierry Villette. On va à l’encontre de l’histoire naturelle de l’homme qui, le soir, avait du feu ou de la lumière incandescente jaune, remplacés depuis une dizaine d’années par la lumière blanche et bleu des tablettes et smartphones. »

Avec des effets pervers, notamment pour le développement physique des enfants. « C’est pendant le sommeil que l’hormone de croissance est sécrétée », rappelle le Pr Yvan Touitou, chronobiologiste et membre de l’Académie de Médecine. Par ailleurs, les enfants troquent souvent le sport en extérieur contre des heures devant la télé, et donc restent assis, parfois à grignoter, soit la meilleure recette pour développer du surpoids. « Il est vrai que ce rapport aux écrans constitue un problème qui se profile et qu’on ne sait pas traiter », prévient le chronobiologiste.

Une baisse de l’attention ?

La menace de voir émerger une génération obèse et malvoyante se double d’une inquiétude sur leur intelligence… « Au cours des dix dernières années, pour la première fois, le quotient intellectuel (QI) des enfants a baissé, reconnaît Bruno Falissard, pédopsychiatre et enseignant à la faculté Paris Sud. Tout le monde trouve son explication : pour certains, les perturbateurs endocriniens seraient responsables, pour d’autres, ce sont les tablettes. Aujourd’hui, on ne sait pas jusqu’à quel point les écrans peuvent être mauvais pour les enfants. Mais on a des indices sur des problèmes de socialisation,
voire de troubles autistiques et d’addictions pour des très jeunes surexposés. »

Certains s’interrogent aussi sur la capacité de ces enfants, très souvent interrompus par des notifications, à se concentrer. « Il y a peut-être une modification des processus attentionnels, avec davantage d’attention partagée que focalisée, mais ce n’est pas scientifiquement prouvé, nuance le pédopsychiatre. Sans doute les enfants seront-ils moins enclins à faire une tâche unique pendant longtemps. Mais ils seront plus à l’aise pour faire plusieurs choses en même temps. » Ce médecin craint surtout que cette vie ultra-connectée ne creuse les inégalités entre des enfants vulnérables, victimes de cyberharcèlement, addicts aux jeux vidéo… et ceux qui auront la dextérité, les codes pour se servir au mieux d’Internet.

Sobriété et filtres

Car il est possible de débrancher, et ce sera sans doute l’un des enjeux majeurs de l’éducation future des petits citadins. Plutôt que de bannir les écrans de l’avenir, mieux vaudrait donc trouver une forme de sobriété ou de bon usage de ces outils. « Il y a une sensibilisation à mener sur l’hygiène de vie lumineuse », avertit Thierry Villette. Notamment en prenant de bonnes habitudes : limiter la durée de consommation, choisir les programmes adaptés, éteindre le smartphone bien avant le coucher. Et même davantage : certaines écoles françaises, de Tourcoing à Urrugne, encouragent les enfants à relever le défi de tenir 10 jours sans écran… L’Académie des Sciences appelle ainsi à
une « vigilance raisonnée » sur l’utilisation des nouvelles technologies, pour les enfants, mais aussi pour les parents. « Un humain se construit en tant que sujet social dans l’interaction, en regardant et en imitant ses parents, surtout dans les premiers mois, rappelle le pédopsychiatre. Voilà pourquoi twitter en donnant le biberon n’est pas une bonne idée. »

On peut d’ores et déjà protéger les yeux grâce à des filtres sur les écrans ou sur les lunettes intelligentes. « Quand on met un filtre qui absorbe 20 % de la lumière toxique, on diminue de 25 % la mortalité des cellules », souligne le directeur scientifique d’Essilor. Et on peut sauvegarder son sommeil en paramétrant son smartphone pour qu’il lance un filtre à l’heure souhaitée. Des technologies amenées à se perfectionner pour protéger la santé des générations futures.

Du sur-mesure

Pour Bruno Falissard, la ville du futur ne sera pas couverte d’écrans, mais les citoyens se baladeront avec des lunettes intelligentes sur le nez. « Cela ne défigurerait pas le paysage, les marques pourraient développer des publicités ciblées. Tout le monde a à y gagner, justifie-t-il. Il y a déjà aujourd’hui un courant anti-consumériste, anti-publicité, décroissant, pour une parcimonie d’information. Je pense que dans la ville du futur, tout le monde sera connecté, mais avec une exigence sur le niveau de consommation. »

Une exposition à la carte, donc, adaptée à l’âge et limitée dans le temps, afin de ne pas « griller » la rétine et les neurones des enfants… « Avec ces lunettes connectées, on pourra installer des applications de contrôle, voir ce qu’ils consomment, ajoute le pédopsychiatre. La bonne nouvelle, c’est qu’on pourra ainsi dépister les enfants qui sont en souffrance par rapport aux écrans. Mais l’effet pervers, c’est de renforcer la tendance “parent hélicoptère” ». Comprenez les parents pourront savoir exactement ce que leurs rejetons font, où et avec qui. Rassurant côté sécurité, mais pas évident pour permettre à ces derniers de développer leur autonomie et de couper le cordon ombilical. Ou plutôt le wifi.

Retrouvez notre dossier sur la ville du futur

* Thierry Villette interviendra ce jeudi dans le festival lors d’une conférence intitulée « Ecrans, la larme à l’œil ».



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