Lors d’un bizutage à Lyon, en 2010. (archives) — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP
  • Le bizutage est interdit depuis une loi de 1998 mais à chaque rentrée, la chronique des faits divers est pleine de blessés voire de morts dans les « week-ends d’intégration ».
  • Jean-Claude Delarue, de SOS Bizutage, déplore que la loi ne soit pas appliquée, mais dans le monde militaire.
  • Pour lui, ces humiliations auront ensuite des conséquences dans le monde du travail.

C’est une actualité qui revient chaque année à date fixe : à la rentrée. Les bizutages déguisés en week-ends/soirées d’intégration ne manquent jamais de défrayer la chronique. Cette année déjà, on compte plusieurs blessés à Rennes et surtout un mort, en Belgique, lors de l’évènement organisé par une école rouennaise.

Lundi s’ouvre aussi un procès symbolique : celui de la mort de Jallal Hami, éléve officier aux écoles
militaires de Saint-Cyr Coëtquidan. Il est mort noyé, en 2012, lors d’un « atelier » organisé de nuit par des élèves de deuxième année. Un bizutage. Sept militaires et anciens militaires, dont un général, doivent comparaître.

Tout cela est pourtant bien interdit, par la loi, depuis plus de 20 ans. Las, Jean-Claude Delarue, de SOS Bizutage, ne peut que constater auprès de 20 Minutes que la loi n’est pas appliquée.

Aujourd’hui, que dit la loi au sujet des bizutages ?

La loi dit clairement que le bizutage, imposé ou consenti, car ce n’est pas parce que les gens ont dit qu’ils étaient OK que c’est légal, est interdit. Elle prévoit des peines de prison [six mois et 7.500 euros d’amende] que je n’ai jamais vu appliquer. C’est la loi de Ségolène Royal qui date de 1998 : pas besoin d’en faire une nouvelle, elle est très bonne. Seulement, il n’y a pas grand monde pour l’appliquer. C’est ça qui est intolérable ! Ça fait un quart de siècle que j’ai lancé la campagne contre le bizutage, tout le monde est convaincu que c’est vilain et méchant et sadique, etc. Une loi a été votée et 20 ans après, on est toujours au même point. C’est-à-dire qu’il y a toujours des bizutages qui ne devraient pas pouvoir exister. Point.

Comment expliquez-vous que la loi soit si peu appliquée ?

Je vais être un peu virulent : les « voyous » des quartiers et les « voyous » des beaux quartiers ne sont pas traités de la même façon. Je ne connais pas un seul condamné pour bizutage : j’ai l’impression qu’on ne veut surtout pas leur faire de la peine, les stigmatiser, gêner la suite de leurs études, etc. Il y a quand même un côté justice ou comportement de classe. C’est aussi le directeur d’école qui a la trouille. Car faut-il encore que ça aille jusqu’au tribunal.

Malgré tout, grâce à cette loi, voit-on une régression du problème ?

Je suppose que oui. Mais, par définition, le bizutage étant interdit, on ne le clame pas sur la place publique. Le problème c’est qu’il y a toujours une tentation de dominer le plus jeune, l’inférieur. Ça se reproduit ensuite dans l’entreprise. D’un autre côté, les campagnes d’informations ont permis de dire aux gens : « Ecoutez franchement n’y allez pas, c’est interdit par la loi. » Il ne s’agit pas juste d’encadrer. La ministre de l’Enseignement supérieur, Frédéric Vidal, a dit l’année dernière qu’elle allait recevoir les associations d’étudiants et qu’on ferait une charte… Mais dès qu’ils ont écrit la charte, ils la jettent.

On est même pas capable d’empêcher que ça se termine en pochtronnerie. On sait bien que les différentes soirées ou week-end d’intégration sont des bizutages déguisés et qu’il n’y a personne pour surveiller. On sait bien que quand on met le doigt dans cet engrenage on se retrouve dans un lieu où l’alcool coule à flots et quand l’alcool coule à flots il n’y a plus de limites. Donc, tous les ans, on continue à voir des blessés et des morts et des tas de gens traumatisés. Or, on ne peut pas lutter contre le harcèlement en entreprise si on ne le combat pas dans la « pré-entreprise ».

Justement, n’y a-t-il pas une transformation du bizutage par cette alcoolisation importante qui remplace d’autres pratiques ? Pas forcément moins grave, mais qui change la donne.

C’est vrai qu’on avait moins ce problème d’alcool autrefois. J’ai moi-même été bizuté en 1956, il n’y avait pas une goutte d’alcool dans la classe préparatoire où j’étais. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus répandu, bizutage ou pas d’ailleurs.

Mais, en conséquence, la loi de 1998 est-elle toujours efficace ?

A partir du moment où ils commettent un certain nombre d’actes humiliants ou dangereux, etc. quelle que soit l’alcoolisation ils sont condamnables. Par contre, ce qu’il y a de vraiment nouveau, ce sont les téléphones portables, avec les photos, les vidéos, les messageries… Avant, si on se retrouvait dans des situations scabreuses devant un certain nombre de gens une fois que c’était fini, c’était fini. Maintenant, ça circule. Inutile de vous dire que les filles sont encore plus ciblées.

Lundi un procès s’ouvre dans le dossier de la mort de Jallal Hami dans la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr lors d’un bizutage. Les écoles militaires sont-elles des cas particuliers en la matière ?

Dans l’armée, quand il y a des ordres, vous obéissez. Là, l’école a des ordres qui disent : « On ne fait pas de bizutage ». Si même l’armée ne peut pas faire appliquer le règlement et la loi… Ce n’est pas supportable. Il y a toujours eu une tradition dans les écoles et prépa aux grandes écoles militaires, des bizutages assez crades. Au service militaire aussi. C’est inadmissible et c’est plus dangereux qu’ailleurs, notamment parce que ces hommes sont censés avoir des armes à la main, il vaudrait mieux qu’ils respectent la loi. La loi l’emporte sur la « tradition ». Et s’il n’y a pas de sanctions, ça va continuer, c’est sûr.



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